Les Nuits de France Culture
Microclimats 10 : Ciels variables
"Voyez-vous ce nuage là-bas ? Il a presque l'aspect d'un chameau." La réplique d'Hamlet ouvre ce vagabondage météorologique diffusé le 24 août 1997 sur France Culture. Renée Elkaïm Bollinger y réunit une linguiste médiéviste, deux philosophes, un historien de l'art et l'écrivain Michel Tournier pour interroger ce que nous faisons du ciel quand nous le regardons. Comment le peindre, alors qu'il n'est qu'une soupe de vapeur d'eau et d'illusions optiques ? Comment le classer, alors que les nuages se dissipent à peine formés ? Et pourquoi le français, contrairement à l'anglais ou à l'allemand, n'a-t-il qu'un même mot pour exprimer le temps qu’il fait et le temps qui passe ? 
 Un air épais, habité, dangereux 
 Le Moyen Âge ne sait pas penser la légèreté. Joëlle Ducos , linguiste et philologue, décrit un air alors conçu comme un corps solide : "la preuve, c'est qu'il peut porter les oiseaux" . Le nuage, lui, n'existe qu'à travers la métaphore, "comparé à un vase qui se vide quand il pleut" ou à un navire des pluies. Cette zone basse de l'atmosphère est celle du mélange, donc du mal, où s'engendrent grêle et tempêtes. Y logent aussi des démons au corps aérien, héritage de saint Augustin, tenus pour responsables des catastrophes. Quant aux "passions de l'air" , l'expression n'a rien de romantique : elle désigne, au sens aristotélicien, la corruption des qualités élémentaires. 
 Peindre un corps sans surface 
 Comment représenter ce qui change sans cesse ? Gilles A. Tiberghien rappelle la solution de Brunelleschi, qui remplaçait sur ses tableaux le ciel par de l'argent bruni : le ciel n'était plus peint mais réfléchi, une "représentation du ciel comme reflet de reflet" . Léonard de Vinci parlera plus tard des nuages comme de "corps sans surface" . Quatre siècles plus tard, Robert Smithson promène douze miroirs dans le Yucatán pour capter ce qui passe, insectes, oiseaux, nuages : un appareil photographique sans pellicule. Jean Libis , lui, suit Bachelard vers le ciel bleu, image première et pure illusion d'optique, qu'il préfère nommer "Abgrund" , l'abîme sans fond, appel radical à l'envol. 
 Le temps contre le temps 
 Michel Tournier voit dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne "le roman le plus philosophique jamais été écrit" , qui décrit l'affrontement de Phileas Fogg, "horloge ambulante" nourrie d'horaires de chemin de fer, avec une météorologie fantasque qui le ralentit. Deux notions que la langue anglaise distingue en "time" et "weather" , mais que le français confond. Daniel Parrochia y voit au contraire une chance : la météorologie moderne nous rappelle que nous habitons moins la terre solide que le système air-atmosphère, et renoue avec les correspondances antiques entre le monde, le corps et la cité. Reste le plaisir simple qu'il partage en fin d'émission : s'allonger dans un jardin pour regarder passer dans le ciel des sculptures admirables. 
 
 Par Renée-Elkaïm Bollinger 
 Réalisation Jean Couturier 
 Avec Joëlle Ducos (linguiste et philologue médiéviste), Gilles A. Tiberghien (philosophe), Michel Tournier (écrivain), Jean Libis (professeur de philosophie), Daniel Parrochia (philosophe) 
 Textes lus par Vinciane Millereau, Jean Bollery, Serge Renko 
 Microclimats 10/10 : Ciels variables (1ère diffusion : 24/08/1997) 
 Edition web : Valérie Ernould 
 Archive : Ina / Radio France