Le Cours de l'histoire
Édition, une histoire sous contrôle : L’édition indépendante, une histoire à contre-courant
Anamosa, Anacharsis, La Découverte, La Fabrique, les éditions Jérôme Millon, sans oublier les Presses universitaires de Rennes, sont autant de maisons d’édition dont les publications en sciences humaines sont souvent citées dans Le Cours de l'histoire , à côté des mastodontes de l’édition. Comment définir l'indépendance dans le monde de l'édition ? 
 L'indépendance par l'autonomie financière 
 Il n’est pas aisé de définir l’édition indépendante. La sociologue Gisèle Sapiro invite à "distinguer la question de la taille de [celle] de l'indépendance" , car des petites maisons d'édition peuvent faire partie de grands groupes quand des maisons moyennes restent indépendantes. L’indépendance peut s’entendre au sens de l’autonomie financière, avec un capital majoritairement détenu par l’éditeur ou l’éditrice, loin des gros actionnaires qui pourraient vouloir peser sur la ligne éditoriale de la maison, parfois même en infléchir le fondement idéologique. Pourtant, l’intégration dans un groupe peut simplement permettre de mutualiser des fonctions support, sans menacer pour autant la liberté des éditeurs et éditrices. 
 Par ailleurs, l’édition indépendante, si elle peut prendre ses distances des gros acteurs du marché, est souvent paradoxalement dépendante de subventions publiques. Une ligne de force semble se dessiner, celle de la tension entre une rentabilité qui n’est pas toujours la priorité des maisons d’édition indépendantes, puisque, plus légères, elles sont moins contraintes financièrement, et un haut niveau d’exigence littéraire ou scientifique, qui les conduirait à soutenir des parutions destinées à un public peut-être plus restreint. 
 De la bibliophilie aux maisons d'édition engagées 
 La petite édition littéraire se définit par des moyens modestes et un fonctionnement relativement artisanal, qui concentre souvent autour d'une seule personne des tâches qui seraient réparties sur plusieurs services dans une grande maison (travail éditorial, fabrication, communication, promotion…). Les dimensions réduites des petites maisons d’édition littéraire leur permettent de prendre plus de risques et d’éditer des textes plus expérimentaux. Elles sont également innovantes en matière de modèle économique et savent garder à flot l’entreprise malgré des ventes parfois peu importantes. Gisèle Sapiro ajoute que les petites maisons d'édition indépendantes ont contribué à la diversité linguistique des publications : "Il est facile de publier des best-sellers américains, [...] mais beaucoup plus difficile d'introduire des auteurs de cultures plus éloignées." La sociologue cite en exemple Anne-Marie Métailié, qui a œuvré à la découverte de la littérature latino-américaine, ou encore la maison Verdier. 
 Pour le chercheur Olivier Bessard-Banquy, auteur d' Éloge de la petite édition littéraire (Actes Sud, 2025), l’histoire de la petite édition littéraire connaît quatre phases. Après l'ère bibliophilique engagée sous la Troisième République – des travaux luxueux sont destinés à des amateurs éclairés –, les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale voient l’émergence d’éditeurs "aventuriers", qui entendent proposer des textes nouveaux, voire scabreux. Parmi eux, Jean-Jacques Pauvert (1926-2014), éditeur d’ Histoire d’O de Pauline Réage en 1954 et de Sade, ou encore Éric Losfeld (1922-1979), éditeur des surréalistes et de littérature érotique. "Éric Losfeld, Jean-Jacques Pauvert, [ou] Jean d'Halluin aux éditions du Scorpion étaient des forbans de l'après-guerre qui n'avaient pas de moyens et qui trouvaient des astuces peu légales pour réussir à lever des fonds et investir dans des projets" , raconte Olivier Bessard-Banquy. Ces nouveaux éditeurs sont autant mus "par passion" que par l'idée que leur projet pourrait "trouver un certain écho auprès d'un public assez large." 
 Au moment de la guerre d'indépendance algérienne, des petits éditeurs comme François Maspero ou les Éditions de Minuit prennent des risques politiques avec la publication de nombreux livres "censurés parce qu'ils transgressent la parole autorisée" , souligne Gisèle Sapiro. Dans la foulée des événements de mai 1968 apparaissent des maisons d’édition engagées et politisées, comme Le Castor astral (1975), Verdier (1979), Actes Sud (fondé par le Belge Hubert Nyssen en 1979), La Fabrique (fondée en 1998 par Éric Hazan, engagé à l’extrême gauche)… 
 Transmettre les savoirs académiques 
 L’édition universitaire et scientifique est un pan central de l’édition indépendante. Les presses universitaires – des sociétés de droit privé – et les presses d’université ont pour mission de publier des travaux qui ne seraient pas forcément défendus par l’édition commerciale privée. "Les savants puis les chercheurs [et chercheuses] entendent qu'on garantisse leur indépendance intellectuelle" , explique l'historienne Valérie Tesnière, autrice d' Au bureau de la revue. Une histoire de la publication scientifique (XIXᵉ-XXᵉ siècles) (Éditions de l’EHESS, 2021). L’impératif de rentabilité s’impose moins à ces structures, qui financent souvent la publication d’ouvrages pointus par les revenus dégagés par les ventes de manuels. L'historienne remarque que le goût pour la science a participé à la construction de l'édition de savoirs. En effet, le public visé par ces publications est composé à la fois de la communauté scientifique et du "public de l'autodidaxie". 
 Les Presses universitaires de France, fondées en 1921, sont l’un des acteurs essentiels du champ, et financent par le succès populaire de leur collection "Que sais-je ?", lancée en 1941, des monographies plus exigeantes. L’édition universitaire a ceci de particulier qu’elle se débarrasse de la figure de l’éditeur, même si certaines fonctions supports restent bien sûr assurées par des professionnels du livre. Les chercheurs et chercheuses deviennent ainsi les éditeurs, éditrices, directeurs ou directrices de collection, tel Pierre Bourdieu aux Éditions de Minuit. Néanmoins, l’édition privée commerciale est également une actrice importante dans le champ académique et fait paraître de nombreuses publications de sciences humaines et sociales. En atteste le cas des Éditions La Découverte, fondées en 1983, à la suite des Éditions François Maspero créées en 1959. 
 Les années 2000 constituent une rupture dans l'histoire du secteur du livre avec l’apparition des enjeux numériques. "Internet a provoqué en réaction le mouvement de la science ouverte" , observe Valérie Tesnière. Ce mouvement contourne "les groupes d'édition qui avaient verrouillé leurs services éditoriaux" à des tarifs très élevés. L'intelligence artificielle est un nouveau bouleversement du secteur, notamment pour les métiers de la traduction. 
 Pour en savoir plus 
 Olivier Bessard-Banquy est professeur à l’université Bordeaux-Montaigne, spécialiste de l’édition contemporaine et de l’histoire du livre.
Ses publications : 
 
 Vie et mort de Saint-Germain-des-Prés , Cherche-Midi, à paraître en janvier 2027. 
 Le Goût des librairies , Mercure de France, 2026. 
 Éloge de la petite édition littéraire , Actes Sud, 2025. 
 Le Goût des livres , Mercure de France, 2016. 
 La Fabrique du livre. L’édition littéraire au XXᵉ siècle , Presses universitaires de Bordeaux et Du Lérot éditeur, 2016. 
 L’Industrie des lettres. Étude sur l’édition littéraire contemporaine , Pocket, 2012. 
 La Vie du livre contemporain , Du Lérot éditeur, 2009. 
 L'Édition littéraire aujourd'hui , Presses universitaires de Bordeaux, 2006. 
 
 Gisèle Sapiro est sociologue, directrice d'études à l'EHESS et directrice de recherche au CNRS.
Ses publications : 
 
 Qu'est-ce qu'un auteur mondial ? Le champ littéraire transnational , Gallimard/Seuil/EHESS, 2024. 
 Peut-on dissocier l'œuvre de l'auteur ? , Seuil, 2020. 
 Des mots qui tuent. La responsabilité de l'intellectuel en temps de crise (1944-1945) , Seuil, 2020. 
 Les Écrivains et la politique en France : de l'Affaire Dreyfus à la guerre d'Algérie , Seuil, 2018. 
 La Sociologie de la littérature , La Découverte, 2014. 
 La Responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXᵉ – XXIᵉ siècle) , Seuil, 2011. 
 Les Contradictions de la globalisation éditoriale , Nouveau Monde Éditions, 2009. 
 (dir.) Translatio. Le marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation , CNRS Éditions, 2009. 
 La Guerre des écrivains, 1940-1953 , Fayard, 1999 ; réédition en Quadrige à paraître. 
 
 Valérie Tesnière est historienne, directrice d'étude émérite de l'EHESS, spécialiste d'histoire de l'édition scientifique.
Ses publications : 
 
 Au bureau de la revue. Une histoire de la publication scientifique (XIXᵉ-XXᵉ siècles) , Éditions de l’EHESS, 2021. 
 Le Quadrige, un siècle d’édition universitaire 1860-1968 , Presses universitaires de France, 2001. 
 
 Pour aller plus loin : Édition (2026) de Frantz Olivié, éditeur et historien, cofondateur d’Anacharsis, à l’occasion des 10 ans de la maison Anamosa. 
 Références sonores de l'émission : 
 
 Extrait du film La Discrète de Christian Vincent en 1990. 
 Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait d' Endetté comme une mule , mémoires d'Éric Losfeld dans l'édition Tristram de 2017 (réédition, première édition 1979). 
 L'éditeur François Maspero, France Inter, 27 avril 1965. 
 L'éditeur Jérôme Lindon à propos de la publication de Molloy , roman de Samuel Beckett, aux Éditions de Minuit, France Culture, 18 octobre 1994. 
 Hubert Nyssen, éditeur et fondateur de la maison d'éditions Actes Sud, évoque l’édition décentralisée, France Culture, 29 juin 1981. 
 
 Archive de fin d'émission : Valentine Layet des éditions Stock, France Inter, 25 août 2017. 
 Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.